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Light of my life
Cinema, musique et plus si affinités
Light of my life. JC Manuceau
21/06/202621/06/2026

« Steven est un homme à qui on ne peut pas dire non »

Attendue avec fébrilité depuis des mois, la 30e collaboration Williams/Spielberg a fini par envahir nos écrans et nos plateformes de streaming en ce mois de juin 2026 (faute d’éditions physiques promises pour le mois de juillet). Un film, Disclosure Day, inespéré pour beaucoup, qui ajoute un nouveau chapitre à une collaboration exceptionnelle de cinquante-deux ans, laquelle aura vu les deux artistes créer un langage audiovisuel unique dans l’histoire du cinéma. Au moins, sur ce point-là, je sais que personne n’y trouvera à redire, cette affirmation étant globalement admise (j’ai eu l’occasion dans mon ouvrage sur John Williams d’y revenir en détail). Le reste, on le verra, est davantage sujet à caution.

Âgé de 94 ans, Williams considérait The Fabelmans (2022) comme leur chant du cygne, d’après ce que rapporte Jon Burlingame dans un article récent. Mais c’était sans compter avec le pouvoir de persuasion de Spielberg qui a réussi à le convaincre de revenir au cinéma. Williams lui avait pourtant soufflé le nom de quatre confrères prêts à lui prêter leurs services. Selon des sources concordantes, le réalisateur avait tellement envie d’avoir le nom de Williams au générique de son nouvel opus de SF qu’il a tout fait pour rendre la chose possible. Sachant Williams entravé par des problèmes de santé (il apparaît maintenant en public en fauteuil roulant), sept sessions d’enregistrement ont été planifiées sur une période de six mois. Une durée exceptionnelle, quand on sait que les compositeurs hollywoodiens n’ont au mieux que quelques semaines pour composer, enregistrer et rendre leur copie. L’enregistrement a commencé chez Sony, au récemment rebaptisé John Williams Music Building, le 11 septembre 2025, avec un orchestre de 96 musiciens, dont notre chère violoncelliste Cécilia Tsan (avec qui j’avais réalisé un entretien ici).

Si l’orchestre était assez traditionnel, on remarque l’ajout d’un synthétiseur, l’emploi de quatre bassons et de deux harpes au lieu d’une. Burlingame rapporte que Williams a fait l’orchestration lui-même et qu’il a quasiment tout dirigé seul avec une énergie étonnante. La dernière session a eu lieu le 20 février 2026. Selon un musicien : « John était d’une humeur extraordinaire, toujours si bienveillant et humble. Il était remarquablement conscient des défauts et nuances rythmiques, et parfois un peu obsédé par ces détails. Spielberg était ravi de tout. »

Le réalisateur s’est impliqué activement tout au long du processus, selon les sources. « Il apportait beaucoup d’idées », raconte un autre musicien. « C’était vraiment spécial à observer. Il y a eu un moment où il a fait une suggestion musicale et ils ont essayé quelque chose de légèrement différent. Finalement, ils ont conservé cette proposition. C’était comme un condensé de leur relation, de la connaissance mutuelle qu’ils ont, et de la compréhension réciproque de leurs arts respectifs. C’était presque magique. »

La session du 19 décembre a fait appel à un chœur féminin de 30 voix, enregistré en même temps que l’orchestre, une pratique peu courante à Hollywood. De même que le film n’était pas projeté sur un écran derrière les musiciens, afin de garder le secret sur des images encore confidentielles.

Au final, Williams a enregistré deux heures et vingt minutes de musique, pour un film qui en contient quatre-vingt-deux minutes.

Alors, qu’est-ce que ça donne ce Disclosure Day tant attendu ? Déçu par la première vision, j’ai eu envie d’y retourner avec un peu plus de recul, mais ce second visionnage n’a fait qu’entériner ma déception face au film. Intrigue décousue, personnages inintéressants, longs tunnels de dialogues, des scènes d’action certes filmées avec maestria mais manquant de véritable enjeu, le film tombe complètement à plat et s’avère terriblement frustrant. Surtout quand on connaît l’appétence du réalisateur pour un sujet maintes fois traité par le passé et avec bien plus d’inspiration.

Reste la musique qui, et c’est un comble pour un des plus grands duos de la musique de film, ne reste pas à l’esprit quand on sort de la salle. Pas de grand thème héroïque (ça c’est plutôt normal, le sujet ne l’exige pas), mais pas non plus de mélodie accrocheuse, certainement un choix conscient du duo, mais là aussi très frustrant. Il faut écouter la BO plusieurs fois pour commencer à en découvrir les secrets. Globalement en demi-teinte, adoptant une approche presque crépusculaire, le score accompagne le film de loin, comme s’il ne voulait pas lui faire d’ombre, une musique presque indirecte. « Listen », le thème principal, est du pur Williams et évoque de nombreux scores aux thèmes vibrants et mélancoliques (Il faut sauver le soldat Ryan en 1998 par exemple pour son utilisation des cuivres). Le passage des cordes du mode majeur au mode mineur, puis retour en majeur est tout à fait saisissant, et dénote un compositeur en pleine possession de ses moyens.

La BO se poursuit avec un « Memory » tout en douceur, qui voit le piano se glisser contre les cordes et les vents avec une retenue émouvante. « Dive » montre le visage électronique de Williams, avec des sonorités synthétiques utilisées avec parcimonie et qui se fondent dans l’orchestre avec une grande efficacité, comme il a pu le faire par le passé, notamment dans JFK (1991). Plus grande piste d’action du score, « Chase » montre un compositeur labourant à nouveau des terres très familières, mais retrouvant une agilité d’écriture qui n’appartient qu’à lui, mélange de tonal et d’atonal, avec un goût toujours très sûr, tout cela en à peine plus de deux minutes.

D’autres morceaux revendiquent presque leur rôle de générateur d’ambiance, énergique ou léthargique, et restent purement utilitaires dans la narration (« In vivo », « Negotiation », « Unseen, Signs »…). Avec « Empathy », et surtout « Celestial », c’est le génie de la mélodie que l’on retrouve, deux morceaux magnifiques et poignants qui montrent un Williams lyrique et romantique à souhait. On retrouve dans ce dernier sa veine chorale maintes fois utilisée, notamment dans AI, Artificial Intelligence (2001), servant ici à illustrer le caractère magique des aliens qui prennent la forme d’animaux.

« Caught », à l’approche de sa troisième minute, lorgne clairement vers le côté atonal de Rencontres du troisième type (1977). Avant de revenir à l’écriture enlevée et pleine de fougue à laquelle le compositeur nous a habitués. Et de conclure avec deux derniers morceaux qui scellent avec subtilité le coffre d’une BO tout à fait étonnante, composée par un jeune homme sous le joug d’une généreuse inspiration.

Comme le note Jon Burlingame, du gâteau et du champagne ont été servis à la fin de la dernière séance derrière la console de l’ingénieur Shawn Murphy. Spielberg a remarqué : « C’est notre 30e film ensemble, et on s’aime toujours », et Williams a répondu par une phrase qu’il a utilisée avant : « Steven est un homme à qui on ne peut pas dire non. » C’est à ce moment que Spielberg a annoncé au petit groupe qu’il avait une idée pour son prochain film, « et John a juste dit oui ». Selon un associé de Williams : « Tant qu’il en aura la capacité, il fera le film suivant. »

S’il y a une 31e collaboration un jour, tant mieux, mais profitons de ce cadeau que nous fait John Williams avec ce nouveau score à la beauté somptueuse.

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