{"id":1570,"date":"2025-07-02T00:15:06","date_gmt":"2025-07-01T22:15:06","guid":{"rendered":"https:\/\/lightofmylife.fr\/?p=1570"},"modified":"2025-07-02T11:12:19","modified_gmt":"2025-07-02T09:12:19","slug":"entretien-avec-victor-norek-spielberg-est-sans-doute-le-dernier-grand-cineaste-classique-a-hollywood","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/2025\/07\/02\/entretien-avec-victor-norek-spielberg-est-sans-doute-le-dernier-grand-cineaste-classique-a-hollywood\/","title":{"rendered":"Entretien avec Victor Norek : \u00ab\u00a0Spielberg est sans doute le dernier grand cin\u00e9aste classique \u00e0 Hollywood\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Cin\u00e9phile passionn\u00e9, analyste rigoureux et vulgarisateur dou\u00e9 (via sa cha\u00eene YouTube <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/channel\/UCnifp9pPPBPtXiySPNlAfRw\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Le Cin\u00e9matoGrapheur)<\/a>, Victor Norek se consacre depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;exploration de l\u2019\u0153uvre de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Steven_Spielberg\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Steven Spielberg<\/a>. \u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son deuxi\u00e8me tome d\u00e9di\u00e9 au cin\u00e9aste chez Third \u00c9ditions <em>(<a href=\"https:\/\/www.thirdeditions.com\/products\/loeuvre-de-steven-spielberg-lart-du-blockbuster-volume-2\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">L\u2019\u0153uvre de Steven Spielberg, l&rsquo;art du blockbuster<\/a>),<\/em> il revient avec nous sur la richesse de cette filmographie, nous livre son regard sur certains films cl\u00e9s, et sur la mani\u00e8re dont Spielberg dialogue avec le monde, le cin\u00e9ma\u2026 et nos propres histoires. Victor aborde \u00e9galement l&rsquo;analyse filmique, insistant sur l&rsquo;importance de contextualiser les films dans leur \u00e9poque et la vie de leur auteur, plut\u00f4t que d&rsquo;appliquer une grille de lecture universelle, et distingue la qualit\u00e9 d&rsquo;un film par son point de vue. Il pr\u00e9cise que Spielberg m\u00e9lange l&rsquo;h\u00e9ritage classique et le postmodernisme dans son \u0153uvre, avant d&rsquo;\u00e9voquer les films du r\u00e9alisateur qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e8re et d&rsquo;expliquer comment <em>La Liste de Schindler <\/em>l&rsquo;a aid\u00e9 \u00e0 comprendre l&rsquo;histoire de sa propre famille.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que tu peux nous parler de ton parcours ? Qu&rsquo;est-ce qui t&rsquo;a men\u00e9 vers l\u2019analyse de film ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis passionn\u00e9 de cin\u00e9ma depuis l\u2019\u00e2ge de 14 ans. Tr\u00e8s vite, j\u2019ai su que je voulais en faire ma vie. J\u2019ai donc suivi des cours de th\u00e9\u00e2tre, puis int\u00e9gr\u00e9 les Cours Florent. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai rencontr\u00e9 un professeur d\u2019analyse filmique qui m\u2019a ouvert les yeux : le cin\u00e9ma, ce n\u2019est pas seulement une histoire que l\u2019on raconte. Malheureusement, il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 six mois apr\u00e8s notre rencontre. Mais la passion \u00e9tait l\u00e0, et je savais que je voulais creuser cette voie.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>A lire \u00e9galement :<\/strong> <a href=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/2025\/06\/11\/quand-steven-spielberg-dialogue-avec-ses-maitres\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Quand Steven Spielberg dialogue avec ses ma\u00eetres<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Sauf que mon p\u00e8re m\u2019a dit : <em>\u00ab C\u2019est bien joli tout \u00e7a, mais il faudrait quand m\u00eame que tu aies un vrai m\u00e9tier. Continue donc tes \u00e9tudes de dentiste, et on verra plus tard. \u00bb<\/em> J\u2019ai essay\u00e9 de mener les deux de front pendant un temps, mais tr\u00e8s vite, les \u00e9tudes de dentaire et l\u2019h\u00f4pital ont fini par me prendre tout mon temps. J\u2019ai donc mis le cin\u00e9ma de c\u00f4t\u00e9. Et puis, quand les confinements li\u00e9s \u00e0 la Covid-19 sont arriv\u00e9s, je me suis retrouv\u00e9 face \u00e0 moi-m\u00eame : on n\u2019avait plus le droit d\u2019exercer. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas lancer une cha\u00eene YouTube ? Apr\u00e8s tout, je faisais d\u00e9j\u00e0 de l\u2019analyse de films \u00e0 la fac, dans le cadre de mon cin\u00e9-club. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 quelques \u00e9pisodes, et \u00e7a a commenc\u00e9 \u00e0 prendre. Alors j\u2019ai continu\u00e9. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019une maison d\u2019\u00e9dition m\u2019a contact\u00e9 : <em>\u00ab Ce que tu fais nous int\u00e9resse, notamment la fa\u00e7on dont tu \u00e9cris sur Spielberg. Est-ce que tu pourrais nous \u00e9crire un livre ? \u00bb<\/em> J\u2019ai donc poursuivi les deux en parall\u00e8le. Et nous voil\u00e0 trois ans plus tard. Depuis le lancement de ma cha\u00eene, \u00e7a fonctionne plut\u00f4t bien. Les livres sont sortis, eux aussi rencontrent un certain succ\u00e8s. Je ne dirais pas que ma carri\u00e8re est lanc\u00e9e, mais disons que je suis sur une bonne trajectoire, et je compte bien continuer encore un moment.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"771\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1580\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek2.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek2-300x226.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek2-768x578.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek2-850x640.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dit photos ci-dessus et d&rsquo;ouverture : Bernard-Hugues Saint Paul<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tu as laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, pour l&rsquo;instant, ta carri\u00e8re de dentiste ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Compl\u00e8tement. On verra ce que \u00e7a donne pour l&rsquo;avenir. Pour l&rsquo;instant, \u00e7a va. J&rsquo;arrive \u00e0 m&rsquo;en sortir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Focalisons-nous sur le deuxi\u00e8me tome de ce livre somme sur Spielberg sorti r\u00e9cemment chez Third Editions (\u00ab&nbsp;L\u2019\u0153uvre de Steven Spielberg, l\u2019art du blockbuster&nbsp;\u00bb). Comment est-ce que tu as r\u00e9ussi \u00e0 en voir le bout ? Est-ce que la division en deux livres \u00e9tait pr\u00e9vue d\u00e8s le d\u00e9part ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9vu au d\u00e9part, mais je me suis tr\u00e8s vite rendu compte qu\u2019il serait difficile de tout faire tenir dans un seul volume. Third \u00c9ditions m\u2019avait demand\u00e9 un seul livre. Je ne leur ai pas dit grand-chose sur ce point et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. Au bout des trois premiers chapitres, je voyais d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on allait d\u00e9passer les mille pages : il fallait traiter 35 films, et rien que ces trois premiers chapitres occupaient pr\u00e8s d\u2019une centaine de pages. Je ne leur ai toujours rien dit. Ils m\u2019ont finalement fait un premier retour tr\u00e8s positif : ils trouvaient le travail convaincant, et \u00e7a fonctionnait bien. Habituellement, ils ne publient pas de livres en deux volumes, mais ils ont accept\u00e9 de faire une entorse \u00e0 leur ligne \u00e9ditoriale, parce que la filmographie de Spielberg s\u2019y pr\u00eatait particuli\u00e8rement bien. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019a commenc\u00e9 un chantier de trois ans pour aboutir aux deux tomes. En gros, j\u2019ai mis un an pour \u00e9crire le premier et deux ans pour le second. \u00c9trangement, le deuxi\u00e8me a \u00e9t\u00e9 bien plus long \u00e0 r\u00e9diger, pour de nombreuses raisons.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il est un peu plus long aussi.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il est plus long, plus complet, plus fouill\u00e9 aussi, et il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un travail de relecture beaucoup plus pouss\u00e9. J\u2019ai eu la chance de retrouver Cyrille Bossy, qui avait publi\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 un livre sur Spielberg intitul\u00e9 <em><a href=\"https:\/\/www.livres-cinema.info\/livre\/5497\/steven-spielberg-un-univers-jeux\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Steven Spielberg, un univers de jeu<\/a><\/em>. Il s\u2019est litt\u00e9ralement mis en t\u00eate de reprendre l\u2019ensemble de mes chapitres : les relire, les discuter, les enrichir, les corriger, prolonger certaines id\u00e9es. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, le livre a franchi un cap que, selon moi, le premier volume n\u2019avait pas atteint.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C&rsquo;\u00e9tait lui ton premier relecteur ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Non, \u00e0 l\u2019origine, c\u2019est mon \u00e9diteur, Damien Mecheri, qui a pris le r\u00f4le de premier relecteur. Il m\u2019a laiss\u00e9 beaucoup de libert\u00e9. Il s\u2019est mis volontairement en retrait, comprenant que j\u2019avais une approche assez monomaniaque : quand j\u2019\u00e9cris quelque chose, j\u2019aime que ce soit exactement comme je l\u2019ai pens\u00e9. Comme je suis habitu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire pour ma cha\u00eene YouTube, je savais d\u00e9j\u00e0 structurer et d\u00e9velopper mes id\u00e9es. Il a fait quelques remarques, ici ou l\u00e0, sur la forme ou sur la sonorit\u00e9 de certaines phrases, mais dans l\u2019ensemble, il m\u2019a laiss\u00e9 carte blanche. En revanche, Cyrille Bossy a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus impliqu\u00e9. \u00c0 chaque d\u00e9tail, il me disait : <em>\u00ab Tu devrais rev\u00e9rifier \u00e7a<\/em> \u00bb, ou <em>\u00ab Tu pourrais creuser dans telle direction \u00bb. <\/em>\u00c9tant un immense passionn\u00e9 de Spielberg, il avait en t\u00eate une quantit\u00e9 impressionnante de citations, d\u2019analyses, de r\u00e9f\u00e9rences. Il m\u2019en sugg\u00e9rait souvent pour appuyer certains propos. Son aide a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cieuse, et j\u2019en ai \u00e9norm\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fici\u00e9. Pour moi, il y a un vrai saut qualitatif entre le premier et le deuxi\u00e8me tome.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la question de la musique, le choix de la laisser de c\u00f4t\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fait assez t\u00f4t. Mon travail repose essentiellement sur l\u2019analyse des images. Et c\u2019est d\u2019autant plus pertinent avec Spielberg, qui, \u00e9tant dyslexique, ne pense pas par le langage, mais par les images.<\/p>\n\n\n\n<p>La musique, bien s\u00fbr, joue un r\u00f4le fondamental, mais elle arrive souvent dans un second temps. <a href=\"https:\/\/www.thirdeditions.com\/products\/l-oeuvre-de-john-williams-le-chef-d-orchestre-des-emotions\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">John Williams<\/a> a parfois quelques id\u00e9es en amont, des partitions sont esquiss\u00e9es, des intentions discut\u00e9es, mais le plus souvent, il compose \u00e0 partir du montage termin\u00e9. Il regarde les images, puis il \u00e9crit la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon angle d\u2019analyse se concentre donc sur le langage visuel. La musique sublime ce langage, l\u2019enrichit, l\u2019\u00e9l\u00e8ve, mais elle est moins directement inscrite dans la grille symbolique ou analytique que je voulais explorer. Et puis Spielberg fait une confiance totale \u00e0 John Williams : il le laisse tr\u00e8s libre dans ses choix.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que tu peux nous expliquer en quelques mots en quoi consiste pour toi l&rsquo;analyse filmique ? Quelle est ta m\u00e9thode ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors non, je n\u2019ai pas vraiment de m\u00e9thode. En fait, avoir une m\u00e9thode, une grille de lecture toute faite, c\u2019est quelque chose que je trouve un peu dangereux dans l\u2019analyse de film. Parce que si on applique toujours la m\u00eame grille, on finit par faire entrer de force chaque \u0153uvre dans le m\u00eame moule. C\u2019est comme avec le freudisme : quand on est freudien, tout devient un probl\u00e8me avec la m\u00e8re ou avec le sexe.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, l\u2019analyse de film, je la con\u00e7ois comme un effort de retrait de soi. J\u2019essaie de me mettre compl\u00e8tement de c\u00f4t\u00e9 pour tenter de comprendre la personne qui a cr\u00e9\u00e9 ces images. Me mettre \u00e0 sa place, dans sa peau, pour saisir son point de vue sur le monde.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"682\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/x1080.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1584\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/x1080.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/x1080-300x200.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/x1080-768x512.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/x1080-850x566.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de comprendre l\u2019univers de ce cin\u00e9aste, sa mani\u00e8re de dialoguer avec les images, et surtout de replacer le film dans son \u00e9poque. On n\u2019analyse pas <em>La Guerre des mondes<\/em> en dehors de son contexte : c\u2019est un film post-11 septembre, marqu\u00e9 par ce traumatisme, tout comme <em>Les Dents de la mer<\/em> l\u2019\u00e9tait par la guerre du Vietnam. Et ces \u00e9v\u00e9nements ont un v\u00e9ritable impact sur les \u0153uvres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le contexte personnel du r\u00e9alisateur est tout aussi essentiel. Quand Spielberg fait <em>E.T.<\/em>, il est encore en col\u00e8re contre son p\u00e8re, qui est parti sans explication. Des ann\u00e9es plus tard, lorsqu\u2019il r\u00e9alise <em>Indiana Jones et la Derni\u00e8re Croisade<\/em>, il est dans une autre phase de sa vie : il s\u2019est r\u00e9concili\u00e9 avec son p\u00e8re, et le film en porte les traces. Plus tard encore, avec <em>Ready Player One<\/em> ou <em>Le Bon Gros G\u00e9ant<\/em>, il est dans une logique de transmission, il pense \u00e0 ceux qui viendront apr\u00e8s lui, \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage qu\u2019il laisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Un film ne vient jamais de nulle part. On ne peut pas l\u2019analyser comme un objet isol\u00e9. Il faut toujours le replacer dans son \u00e9poque, dans l\u2019histoire personnelle de son auteur, \u00e0 un moment pr\u00e9cis de sa vie. C\u2019est l\u00e0 que les choses prennent vraiment sens.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels sont les crit\u00e8res qui permettent d\u2019\u00e9valuer la qualit\u00e9 d\u2019un film ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019essaie de faire, c\u2019est vraiment de l\u2019analyse de film \u2014 une forme d\u2019\u00ab anticritique \u00bb, en quelque sorte. Pour moi, la qualit\u00e9 d\u2019un film ne se r\u00e9sume pas \u00e0 \u00ab c\u2019est bien \u00bb ou \u00ab c\u2019est pas bien \u00bb. Ce qui compte, c\u2019est de se demander : est-ce que ce film est int\u00e9ressant ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il me raconte ? Quel est son point de vue ?<\/p>\n\n\n\n<p>Un film sans point de vue ne m\u2019int\u00e9resse pas. Par exemple, une adaptation litt\u00e9rale d\u2019un roman, sans prise de recul ni r\u00e9interpr\u00e9tation, me laisse totalement froid. Adapter, c\u2019est forc\u00e9ment trahir un peu, c\u2019est imposer un regard, une vision. C\u2019est ce regard-l\u00e0, ce discours, qui fait la valeur d\u2019un film : ce qu\u2019il dit du monde, ce qu\u2019il dit de son auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce que le film me raconte autre chose que son intrigue ? Sinon, autant regarder une s\u00e9rie : on s\u2019attache plus aux personnages, on a le temps d\u2019installer des rebondissements, des arcs narratifs complexes. Un film, c\u2019est court. Il faut qu\u2019il frappe juste, qu\u2019il laisse une empreinte, sinon on l\u2019oubliera.<\/p>\n\n\n\n<p>Si <em>Les Dents de la mer<\/em> n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un film de requins tueurs, on n\u2019en parlerait plus. <em>Orca<\/em>, par exemple, on ne l\u2019\u00e9voque quasiment plus, sauf entre ultra-cin\u00e9philes ou amateurs de s\u00e9ries B. Mais <em>Les Dents de la mer<\/em>, cinquante ans apr\u00e8s, continue de susciter des discussions. La semaine derni\u00e8re encore, \u00e0 l\u2019occasion de son cinquantenaire, on en parlait tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"565\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_Bouzereau.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1587\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_Bouzereau.png 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_Bouzereau-300x166.png 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_Bouzereau-768x424.png 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_Bouzereau-850x469.png 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que tu as d\u00e9j\u00e0 pu voir le documentaire de Laurent Bouzereau qui sort cet \u00e9t\u00e9 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Jaws @ 50: The Definitive Inside Story\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, il est vraiment fantastique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce qu&rsquo;il apporte quelque chose de nouveau&nbsp;? Parce qu\u2019il y en a d\u00e9j\u00e0 eu beaucoup\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En effet. L\u2019int\u00e9r\u00eat du travail de Laurent Bouzereau, c\u2019est qu\u2019il b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une proximit\u00e9 exceptionnelle avec Spielberg : il le conna\u00eet depuis longtemps, il a acc\u00e8s \u00e0 ses \u00e9quipes, il suit son travail de tr\u00e8s pr\u00e8s depuis des ann\u00e9es. Du coup, il d\u00e9niche toujours des \u00e9l\u00e9ments in\u00e9dits, des anecdotes qu\u2019on n\u2019avait jamais entendues. Et c\u2019est toujours passionnant.<\/p>\n\n\n\n<p>Bouzereau, c\u2019est vraiment la fen\u00eatre de l\u2019int\u00e9rieur. C\u2019est ce qui rend son approche tr\u00e8s compl\u00e9mentaire de la mienne. Lui s\u2019attarde sur les coulisses, les d\u00e9tails de fabrication, les souvenirs de tournage \u2014 tout ce qu\u2019on ne voit pas \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Moi, j\u2019essaie d\u2019apporter un regard artistique, d\u2019analyser la mise en sc\u00e8ne, les choix de cin\u00e9ma, ce que Spielberg dit \u00e0 travers les images. On travaille en miroir, en quelque sorte : lui observe l\u2019envers du d\u00e9cor, et moi, ce que le film exprime en surface, consciemment ou non.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A lire \u00e9galement :<\/strong> <a href=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/2025\/01\/18\/laurent-bouzereau-john-williams-est-un-des-rares-compositeurs-qui-ne-sest-jamais-fait-virer-dun-film\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Laurent Bouzereau : \u00ab&nbsp;John Williams est un des rares compositeurs qui ne s\u2019est jamais fait virer d\u2019un film&nbsp;\u00bb<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Lui aborde les choses de mani\u00e8re tr\u00e8s pratique, tr\u00e8s fascinante, et moi j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019apporter un regard plus intellectuel, de mettre en mots ce que Spielberg n\u2019a peut-\u00eatre jamais vraiment th\u00e9oris\u00e9. Exactement comme dans cette s\u00e9quence c\u00e9l\u00e8bre d\u2019<em><a href=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xjqe5\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Inside the Actors Studio<\/a>,<\/em> quand James Lipton lui dit&nbsp;: <em>\u00ab Votre m\u00e8re \u00e9tait musicienne, votre p\u00e8re informaticien\u2026 \u00c0 la fin de <\/em>Rencontres du troisi\u00e8me type, <em>comment dialogue-t-on avec une esp\u00e8ce inconnue ? Par la musique et les ordinateurs. Est-ce que ce n\u2019est pas, d\u2019une certaine fa\u00e7on, la r\u00e9union de votre p\u00e8re et votre m\u00e8re ? \u00bb<\/em> Et l\u00e0, Spielberg reste bouche b\u00e9e, les bras lui en tombent, et il r\u00e9pond : <em>\u00ab Mais c\u2019est exactement \u00e7a ! Je ne l\u2019avais jamais r\u00e9alis\u00e9, mais vous avez parfaitement raison. \u00bb<\/em> \u00c7a dit tout. Spielberg n\u2019est pas un intellectuel au sens classique, c\u2019est quelqu\u2019un qui r\u00e9fl\u00e9chit \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9tat du monde. Il ne fait pas <em>Pentagon Papers<\/em> par hasard, juste apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de Trump, \u00e0 un moment o\u00f9 le <em>Washington Post<\/em> et le <em>New York Times<\/em> sont interdits d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la Maison-Blanche, o\u00f9 la libert\u00e9 de la presse est attaqu\u00e9e, o\u00f9 les <em>fake news<\/em> se r\u00e9pandent. Ce n\u2019est pas un film anodin. Et ce qui est fascinant, c\u2019est qu\u2019il choisit, pour parler de la guerre du Vietnam \u2014 un sujet qu\u2019il n\u2019avait encore jamais abord\u00e9 frontalement \u2014 de le faire par le prisme du journalisme, en montrant qu\u2019il y a plusieurs fronts : le front militaire, bien s\u00fbr, mais aussi celui de la r\u00e9daction, dans la salle du journal.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pareil avec <em>La Guerre des mondes<\/em> : il dit lui-m\u00eame qu\u2019il a fait ce film parce qu\u2019il sentait que le moment \u00e9tait revenu de raconter cette histoire. \u00c0 chaque fois, ce n\u2019est jamais gratuit, il ne fait jamais un film \u00ab juste comme \u00e7a \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 curieux de savoir si, dans le documentaire, il est question de David Lean et de l\u2019influence \u00e9norme qu\u2019il a eue sur Spielberg. Est-ce que tu en parles dans ton livre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, notamment dans le tome 2. Je n\u2019ai pas mis <em>Empire du soleil<\/em> dans la partie \u00ab L\u2019h\u00e9ritage de Spielberg&nbsp;\u00bb, mais il aurait tout \u00e0 fait pu y figurer. Je l\u2019ai plut\u00f4t class\u00e9 dans <em>Spielberg et la guerre<\/em>, parce que \u00e7a reste un film de guerre, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a tout un pan du cin\u00e9ma de Spielberg qui est un hommage aux g\u00e9ants qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 : \u00e0 Kubrick dans <em>A.I.<\/em>, bien s\u00fbr, m\u00eame s\u2019ils ont port\u00e9 ce projet ensemble \u00e0 l\u2019origine, \u00e0 Victor Fleming dans <em>Always<\/em>, \u00e0 Hitchcock dans <em>Duel<\/em> et <em>Les Dents de la mer<\/em>, \u00e0 Herg\u00e9 dans <em>Tintin<\/em>\u2026 Et cette question de l\u2019h\u00e9ritage, de comment on le prolonge sans le trahir, est centrale chez lui.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"536\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tintin.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1589\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tintin.png 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tintin-300x157.png 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tintin-768x402.png 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tintin-850x445.png 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans <em>Tintin<\/em>, par exemple, \u00e7a commence avec Herg\u00e9 lui-m\u00eame qui dessine Tintin. Et puis le personnage prend vie, il saisit le dessin, se retourne vers la cam\u00e9ra : c\u2019est une forme de passation. On part de la version originale pour aller vers une nouvelle interpr\u00e9tation, tout en interrogeant cette transition. Et c\u2019est pour \u00e7a que tous les personnages sont introduits par un filtre visuel : Haddock vu \u00e0 travers une bouteille de rhum, la Castafiore \u00e0 travers un objectif, les Dupondt \u00e0 travers un journal o\u00f9 seuls leurs yeux apparaissent\u2026 Ce sont des filtres symboliques, comme pour dire : <em>\u00ab On va forc\u00e9ment trahir un peu, mais en m\u00eame temps on va rester fid\u00e8le \u00e0 l\u2019esprit. \u00bb <\/em>C\u2019est tout un jeu de miroirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour o\u00f9 Spielberg a vu <em>Lawrence d\u2019Arabie<\/em>, il a eu cette phrase incroyable : <em>\u00ab J\u2019arr\u00eate de faire du cin\u00e9ma, tout a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fait. \u00bb<\/em> C\u2019est dire l\u2019impact que David Lean a eu sur lui. Plus tard, pendant la postproduction longue et compliqu\u00e9e de <em>La Route des Indes<\/em>, David Lean, tr\u00e8s affaibli, s\u2019est vu proposer par la Warner <em>Empire du soleil<\/em>, adaptation de l\u2019autobiographie de J.G. Ballard. Il a fait venir Spielberg pour en \u00eatre le producteur. Mais, au fil du temps, Lean, malade et fatigu\u00e9, a fini par se retirer du projet et a propos\u00e9 \u00e0 Spielberg de reprendre la r\u00e9alisation. Au d\u00e9but, Spielberg a refus\u00e9. Il ne se sentait pas l\u00e9gitime. On est en 1987, il n\u2019a pas encore ses Oscars, et en dehors de <em>La Couleur pourpre<\/em>, il n\u2019a pas vraiment encore \u00e9t\u00e9 reconnu comme un cin\u00e9aste \u00ab s\u00e9rieux \u00bb. Il restait, aux yeux de beaucoup, \u00ab le r\u00e9alisateur de blockbusters \u00bb. Mais David Lean lui a dit : <em>\u00ab Tu sais ce que je veux faire. Tu es la meilleure personne pour porter ce projet et le faire vivre \u00e0 ta mani\u00e8re. \u00bb<\/em> Et <em>Empire du soleil<\/em>, c\u2019est exactement \u00e7a : un film profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l\u2019empreinte de Lean \u2014 on pense \u00e0 <em>Docteur Jivago<\/em>, <em>Le Pont de la rivi\u00e8re Kwa\u00ef<\/em>, <em>Lawrence d\u2019Arabie<\/em> \u2014 ce regard tr\u00e8s ample sur l\u2019Histoire \u00e0 travers le destin d\u2019un individu. Mais Spielberg r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019approprier cette mati\u00e8re, \u00e0 la transformer en une histoire pleinement sienne, profond\u00e9ment \u00ab spielbergienne \u00bb. C\u2019est l\u2019histoire de ce petit gar\u00e7on, Jim, qui passe litt\u00e9ralement d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre de l\u2019\u00e9cran : au d\u00e9but, il observe le monde \u00e0 travers la vitre d\u2019une voiture \u2014 la guerre, l\u2019invasion japonaise, l\u2019effondrement d\u2019un monde \u2014 et puis, \u00e0 un moment, il traverse cette vitre, il entre dans l\u2019histoire avec un grand H : les camps d\u2019internement, la mis\u00e8re, la violence, la mort. C\u2019est un passage de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, un th\u00e8me fondamental chez Spielberg. Et c\u2019est l\u00e0 que se pose pour lui la question de l\u2019h\u00e9ritage.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/071473-000-a-das-reich-der-sonne-2171653-1505228179.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1590\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/071473-000-a-das-reich-der-sonne-2171653-1505228179.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/071473-000-a-das-reich-der-sonne-2171653-1505228179-300x200.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/071473-000-a-das-reich-der-sonne-2171653-1505228179-768x512.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/071473-000-a-das-reich-der-sonne-2171653-1505228179-850x567.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ce film marque une prise de conscience : celle qu\u2019il peut prolonger cette tradition classique du cin\u00e9ma hollywoodien. Que ce n\u2019est pas une question de l\u00e9gitimit\u00e9, mais de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 une vision, \u00e0 une filiation. Lui, ses mod\u00e8les, ce sont John Ford, Kurosawa, David Lean, Hitchcock, Frank Capra\u2026 Capra surtout, pour cette figure de l\u2019homme ordinaire, du monsieur tout-le-monde, ch\u00e8re aussi \u00e0 Spielberg. On dit souvent que Clint Eastwood est un passeur. Pour moi, Spielberg l\u2019est tout autant, et peut-\u00eatre m\u00eame plus. Il est sans doute le dernier grand cin\u00e9aste classique \u00e0 Hollywood. Le dernier h\u00e9ritier de ce cin\u00e9ma-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c7a rejoint \u00e0 une des questions que je voulais te poser, pour toi, Spielberg, ce n&rsquo;est pas un cin\u00e9aste post-moderne&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, c\u2019est un cin\u00e9aste post-classique. Post-classique, et classique \u00e0 la fois. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il prend l\u2019h\u00e9ritage du classicisme, et il va le continuer, le prolonger. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il dialogue \u00e9norm\u00e9ment avec ce syst\u00e8me d\u2019images tr\u00e8s hitchcockien.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Les Dents de la mer<\/em>, par exemple, il y a une s\u00e9quence parfaite pour \u00e7a : celle o\u00f9 Brody est assis sur sa chaise et assiste \u00e0 la premi\u00e8re attaque du requin, celle du petit Alex. Toute la mise en sc\u00e8ne est un reflet de son int\u00e9riorit\u00e9. Spielberg utilise une double bonnette \u2014 ce qui, visuellement, est un proc\u00e9d\u00e9 qui trahit compl\u00e8tement l\u2019artifice de la cam\u00e9ra. On voit quelqu\u2019un tr\u00e8s proche de l\u2019objectif d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et le couple dans la mer, tr\u00e8s loin, de l\u2019autre. Et pourtant, \u00e7a fonctionne, parce que \u00e7a raconte quelque chose : Brody est en train de devoir, litt\u00e9ralement, faire le point entre ces deux \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"512\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_traveling.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1592\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_traveling.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_traveling-300x150.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_traveling-768x384.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Jaws_traveling-850x425.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il y a aussi le fameux travelling compens\u00e9, h\u00e9rit\u00e9 d\u2019Hitchcock, o\u00f9 tout l\u2019espace autour de lui se distord, comme si le monde se repliait sur lui. Et il y a \u00e9norm\u00e9ment de faux raccords dans cette s\u00e9quence : au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle avance, des \u00e9l\u00e9ments disparaissent du plan. La radio dispara\u00eet, la femme dispara\u00eet, la cabine de plage derri\u00e8re lui change\u2026 M\u00eame les v\u00eatements au pied de la cabine disparaissent. Parce qu\u2019en fait, Brody est en train de faire le vide dans son esprit. Et Spielberg traduit \u00e7a en images. C\u2019est tr\u00e8s h\u00e9rit\u00e9 du classicisme, et en particulier d\u2019Hitchcock.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc oui, c\u2019est un cin\u00e9aste classique dans ce sens-l\u00e0. Mais en m\u00eame temps, tu parlais du postmodernisme\u2026 Le postmoderne, pour moi, il est arriv\u00e9 chez Spielberg avec George Lucas, avec <em>Indiana Jones et les Aventuriers de l\u2019arche perdue<\/em>. C\u2019est un film purement postmoderne, dans le sens o\u00f9 il ne reprend pas la mise en sc\u00e8ne des films classiques, mais des morceaux de ces films. On y trouve le chapeau et la tenue de Charlton Heston dans <em>Le Secret des Incas<\/em>, des plans directement issus de <em>L\u2019Homme de Rio<\/em>, des clins d\u2019\u0153il \u00e0 <em>Les Tr\u00e9sors de la Sierra Madre<\/em>, <em>Zorro<\/em>, <em>Jungle Jim<\/em>, <em>La Chevauch\u00e9e fantastique<\/em>\u2026 \u00c0 un moment, sur ma cha\u00eene YouTube, j\u2019avais m\u00eame reconstitu\u00e9 une s\u00e9quence enti\u00e8re uniquement \u00e0 partir d\u2019extraits de ces autres films.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est comme Tarantino, en fait. Le postmodernisme ultime, c\u2019est \u00e7a : prendre plein d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019autres films et les r\u00e9agencer. <em>Kill Bill<\/em>, par exemple, c\u2019est l\u2019intrigue de <em>La Mari\u00e9e \u00e9tait en noir<\/em>, des morceaux de Seijun Suzuki, de Fukasaku, des s\u00e9quences enti\u00e8res de <em>Lady Snowblood<\/em>, le tatouage d\u2019un film, les lunettes d\u2019un autre\u2026 C\u2019est une logique d\u2019assemblage.<\/p>\n\n\n\n<p>Et George Lucas, pour moi, fonctionne exactement comme \u00e7a. <em>Star Wars<\/em>, c\u2019est pareil : le g\u00e9n\u00e9rique vient de <em>Flash Gordon<\/em>, il y a des plans de Kubrick, des personnages qui rappellent <em>Les Trois Mousquetaires<\/em>, <em>Laurel et Hardy<\/em>, le masque de Dark Vador inspir\u00e9 du cin\u00e9ma japonais\u2026 Ce n\u2019est pas un hasard si Lucas a produit <em>Kagemusha<\/em> de Kurosawa. Il est nourri par ce cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pour \u00e7a que <em>Indiana Jones<\/em>, c\u2019est un film bic\u00e9phale. Il m\u00eale le postmoderne de Lucas et le classicisme de Spielberg. Et c\u2019est ce qui le rend fascinant. Que ce soit le premier, le deuxi\u00e8me, le troisi\u00e8me, ou m\u00eame le quatri\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que le quatri\u00e8me, justement, dialogue avec son \u00e9poque. Il prend des r\u00e9f\u00e9rences aux films des ann\u00e9es 50 : la peur du communisme, le lavage de cerveau, la menace rouge\u2026 Et m\u00eame <em>L\u2019\u00c9quip\u00e9e sauvage<\/em> : la premi\u00e8re fois qu\u2019on voit Mutt, il est sur sa moto, tout en cuir, avec la casquette, c\u2019est Marlon Brando. Tr\u00e8s George Lucas, \u00e7a. Donc, les <em>Indiana Jones<\/em>, c\u2019est \u00e0 la fois un peu \u00e0 part, et en m\u00eame temps tr\u00e8s Spielbergien.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/ready-player-one-1_u7up.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1594\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/ready-player-one-1_u7up.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/ready-player-one-1_u7up-300x169.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/ready-player-one-1_u7up-768x432.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/ready-player-one-1_u7up-850x478.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Et puis il y a <em>Ready Player One<\/em>. Certains ont dit que c\u2019\u00e9tait un film postmoderne. Moi, je ne suis pas d\u2019accord. Oui, il y a plein de r\u00e9f\u00e9rences, mais elles ne sont pas l\u00e0 juste pour faire plaisir ou pour citer. Elles servent un discours. Elles sont l\u00e0 pour parler d\u2019un cin\u00e9ma qui tourne en rond, d\u2019un syst\u00e8me qui ne sait plus cr\u00e9er que par recyclage.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 2010, c\u2019est la mode des remakes des ann\u00e9es 1980. Dans mon bouquin, j\u2019en liste une cinquantaine en l\u2019espace de cinq-six ans. Et <em>Ready Player One<\/em> arrive \u00e0 ce moment-l\u00e0. La premi\u00e8re \u00e9preuve du film, qui n\u2019est pas dans le livre d\u2019ailleurs, c\u2019est une course qui tourne en boucle. Pour gagner, il faut faire l\u2019inverse : revenir en arri\u00e8re, foncer dans le mur. Litt\u00e9ralement. Et c\u2019est l\u00e0 que le passage s\u2019ouvre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a raconte exactement ce que Spielberg veut dire : si on reste bloqu\u00e9 dans la nostalgie, on ne va nulle part. Il faut casser la boucle. Il faut oser passer \u00e0 autre chose. Et ce n\u2019est pas rien de dire \u00e7a dans une industrie qui, justement, ne fait que recycler, que refaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, Marvel, \u00e7a marche de moins en moins. Les remakes live-action, comme <em>Blanche-Neige<\/em>, font des flops. On arrive au bout d\u2019un syst\u00e8me. Le public se lasse. Il attend autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Et en m\u00eame temps, quand un studio comme Disney sort un projet original comme <em>Elio<\/em> \u2014 un des rares projets novateurs de Pixar ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u2014 ils le sortent en catimini, sans promo, coinc\u00e9 entre deux mastodontes comme <em>Dragons<\/em> ou <em>Lilo &amp; Stitch<\/em>. Et ensuite ils disent&nbsp;: <em>\u201cVous voyez, \u00e7a ne marche pas.\u201d <\/em>C\u2019est une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice. Mais si tu ne mets pas un film en avant, bien s\u00fbr qu\u2019il va se planter. <em>Wall-E<\/em>, <em>L\u00e0-haut<\/em>, \u00e7a n\u2019aurait jamais march\u00e9 sans un vrai lancement derri\u00e8re. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, tout le monde attendait les Pixar. Aujourd\u2019hui, <em>Elio<\/em>, presque personne ne sait m\u00eame que c\u2019est un Pixar.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc voil\u00e0 : c\u2019est plus simple de servir toujours la m\u00eame chose, de ne pas prendre de risques. Mais \u00e0 force, le mur approche. Et pour moi, <em>Ready Player One<\/em> parle exactement de \u00e7a. Avec dix ans d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oui, sur <em>Ready Player One<\/em>, j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 ce que tu dis sur le film. Et en fait, moi, c\u2019est la premi\u00e8re fois, au cin\u00e9ma, que j\u2019ai eu l\u2019impression de rentrer litt\u00e9ralement dans un autre film, avec cette s\u00e9quence de <em>Shining<\/em>. Quand on conna\u00eet la relation entre Spielberg et Kubrick, c\u2019est un hommage que je trouve vraiment g\u00e9nial.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Surtout que\u2026 c\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils se sont rencontr\u00e9s, en fait. En 1980, ils \u00e9taient tous les deux \u00e0 Pinewood, en Angleterre. Kubrick tournait <em>Shining<\/em>, et la plus grande salle des studios, \u00e0 ce moment-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait l\u2019h\u00f4tel Overlook. C\u2019\u00e9tait ce plateau immense, avec le grand escalier, la machine \u00e0 \u00e9crire de Jack Torrance\u2026 Et Spielberg, lui, devait visiter les lieux parce qu\u2019il allait y tourner le puits des \u00e2mes d\u2019<em>Indiana Jones et les Aventuriers de l\u2019arche perdue<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"411\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Shining_RPO.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1595\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Shining_RPO.png 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Shining_RPO-300x120.png 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Shining_RPO-768x308.png 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Shining_RPO-850x341.png 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Donc il entre sur le plateau\u2026 et il d\u00e9couvre cet endroit. L\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 les personnages rentrent dans <em>Ready Player One<\/em>. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il rencontre Stanley Kubrick pour la premi\u00e8re fois. Et \u00e0 partir de l\u00e0, na\u00eet une amiti\u00e9 qui va durer dix-neuf ans \u2014 jusqu\u2019\u00e0 la mort de Kubrick en 1999. Ils se sont tout de suite bien entendus. Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 discuter cin\u00e9ma, \u00e0 s\u2019envoyer des id\u00e9es, \u00e0 \u00e9changer tout le temps. Mais c\u2019est rest\u00e9 tr\u00e8s discret. En fait, on n\u2019a appris l\u2019existence de cette amiti\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la mort de Kubrick, quand Spielberg a sorti <em>A.I. Intelligence artificielle<\/em>. L\u00e0, il a commenc\u00e9 \u00e0 en parler. Et il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019ils avaient, tous les deux, dans leur bureau, un t\u00e9l\u00e9phone rouge \u2013 une ligne directe \u2013 pour pouvoir s\u2019appeler \u00e0 tout moment. Pour parler de leurs projets, r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mise en sc\u00e8ne, se conseiller, s\u2019influencer mutuellement\u2026 C\u2019est dingue. Et du coup, cette s\u00e9quence dans <em>Ready Player One<\/em>, elle prend une dimension compl\u00e8tement diff\u00e9rente quand on conna\u00eet tout \u00e7a. Elle est charg\u00e9e d\u2019\u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que Spielberg montrait \u00e0 Kubrick un premier montage de ses films ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Spielberg montrait, oui, mais c\u2019\u00e9tait toujours \u00e0 sens unique. C\u2019est Spielberg qui montrait ses films \u00e0 Kubrick, mais Kubrick ne lui a jamais montr\u00e9 les siens. Et Spielberg a toujours dit qu\u2019il comprenait tr\u00e8s bien pourquoi. C\u2019\u00e9tait typique de Kubrick. Spielberg, lui, a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s coll\u00e9gial, tr\u00e8s ouvert aux propositions de ses \u00e9quipes, alors que Kubrick \u00e9tait monomaniaque, tr\u00e8s dans le contr\u00f4le total. C\u2019est \u00e7a, la vraie diff\u00e9rence entre les deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Spielberg, lui, travaille vraiment en famille. Il a John Williams depuis <em>Sugarland Express<\/em>. Il travaille avec Janusz Kaminski depuis tr\u00e8s longtemps \u00e0 la photo. Il a Michael Kahn au montage depuis des d\u00e9cennies, et \u00e0 la production, Kathleen Kennedy et Frank Marshall sont l\u00e0 depuis toujours. Tous ces gens-l\u00e0 se connaissent par c\u0153ur. Quand Spielberg dit deux ou trois mots, les autres savent ce qu\u2019il veut dire. Ils n\u2019ont pas besoin de se parler pendant des heures. C\u2019est un travail de confiance, collectif. Et il prend les conseils. Il sait ce qu\u2019il veut, mais il doute aussi, et il partage ses doutes. Par exemple, pendant le tournage du <em>Pont des espions<\/em>, Mark Rylance raconte qu\u2019un jour, Spielberg est venu le voir un peu d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9. Il lui dit :<br>\u2014 <em>Mark, j\u2019ai un probl\u00e8me\u2026 De quoi parle le film ?<\/em><br>Rylance lui r\u00e9pond :<br>\u2014 <em>Ben, c\u2019est une histoire de la guerre froide, non ?<\/em><br>Et Spielberg :<br>\u2014 <em>Non, non\u2026 Mais dans le fond, profond\u00e9ment, \u00e7a parle de quoi ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e7a, c\u2019est fascinant. Spielberg, m\u00eame en cours de tournage, se pose encore la question du sens profond de ce qu\u2019il raconte. Il en discute avec ses acteurs, avec ses sc\u00e9naristes, avec ses collaborateurs. Il veut toujours aller au fond. Et c\u2019est comme \u00e7a pour tous ses films.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"431\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/wh1666ely0g51.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1596\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/wh1666ely0g51.png 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/wh1666ely0g51-300x126.png 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/wh1666ely0g51-768x323.png 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/wh1666ely0g51-850x358.png 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>La Guerre des mondes<\/em>, par exemple : \u00e7a parle du 11 septembre. <em>Munich<\/em>, m\u00eame s\u2019il traite des attentats de 1972, c\u2019est une r\u00e9flexion sur la naissance du terrorisme contemporain, et sur ce qui m\u00e8ne au 11 septembre. Ce n\u2019est pas pour rien que le dernier plan de <em>Munich<\/em>, c\u2019est la vue sur les Twin Towers. <em>Ready Player One<\/em>, pareil. On pourrait croire que c\u2019est juste un film de geek, un d\u00e9luge de r\u00e9f\u00e9rences, mais \u00e7a parle d\u2019Hollywood, de l\u2019h\u00e9ritage, du recyclage sans fin, du danger de tourner en boucle. M\u00eame <em>Jurassic Park<\/em>, ce n\u2019est pas seulement une histoire de dinosaures. Tous les discours de Ian Malcolm sur <em>\u00ab\u00a0vous avez tellement voulu faire \u00e7a que vous ne vous \u00eates pas demand\u00e9 si vous en aviez le droit\u00a0\u00bb, <\/em>c\u2019est une m\u00e9taphore sur les images de synth\u00e8se. La question n\u2019est pas \u00ab\u00a0est-ce que c\u2019est possible ?\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0est-ce qu\u2019on doit le faire ?\u00a0\u00bb. Ellie Sattler lui dit \u00e0 un moment : <em>\u00ab\u00a0Ce contr\u00f4le que vous croyez avoir, c\u2019est une illusion.\u00a0\u00bb<\/em> Et Spielberg, dans ce film, ouvre une bo\u00eete de Pandore. M\u00eame Dennis Muren, qui a con\u00e7u les effets sp\u00e9ciaux chez ILM, parle de \u00e7a. Il dit : <em>\u00ab\u00a0On a d\u00e9clench\u00e9 quelque chose qui ne pourra plus jamais \u00eatre arr\u00eat\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em> Et Steve &lsquo;Spaz&rsquo; Williams, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de l\u2019abandon de la stop-motion au profit des CGI, parle lui aussi de l\u2019effet Oppenheimer : le point de non-retour. Spielberg en parle d\u2019ailleurs dans son entretien avec James Cameron, dans <em><a href=\"https:\/\/www.primevideo.com\/detail\/James-Camerons-Story-of-Science-Fiction\/0FVHO7FVTE2GTYGICP7C5879NW\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Story of Science Fiction<\/a><\/em>. Il dit que c\u2019est comme quand tu sors le dentifrice du tube : tu ne peux plus le remettre dedans. Et l\u00e0, il ne parle pas d\u2019ordinateur, ni de dinosaures. Il parle des images de synth\u00e8se, de ce nouveau monde visuel qu\u2019on a cr\u00e9\u00e9, et dont on ne reviendra jamais en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc voil\u00e0 : \u00e0 chaque fois, Spielberg se demande ce qu\u2019il est en train de dire. Pas juste ce qu\u2019il raconte, mais ce qu\u2019il raconte sur le monde. Tous ses films ont un fond, une interrogation, un sens plus profond.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1581\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3-768x1024.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3-225x300.jpg 225w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3-300x400.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3-850x1133.jpg 850w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Victor_Norek3.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dit photo : Bernard-Hugues Saint Paul<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que tu peux nous dire quel est ton film de Spielberg pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, et pourquoi ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, c\u2019est toujours un peu compliqu\u00e9, parce qu\u2019avoir un \u00ab pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00bb, c\u2019est beaucoup trop difficile. J\u2019ai un rapport tr\u00e8s particulier \u00e0 <em>La Liste de Schindler<\/em>. Je ne vais pas dire que c\u2019est mon film pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, parce que c\u2019est un film tr\u00e8s dur, on passe toujours un moment extr\u00eamement \u00e9prouvant en le regardant. C\u2019est un film qu\u2019on ne regarde pas \u00ab pour le plaisir&nbsp;\u00bb. Mais il a une place tr\u00e8s importante pour moi. Si je devais dire le film dans lequel je prends le plus de plaisir, ce serait s\u00fbrement <em>Minority Report<\/em>. J\u2019aime beaucoup ce film parce qu\u2019il demande de creuser les images, d\u2019aller au-del\u00e0 de ce qu\u2019on voit. C\u2019est un film qu\u2019on a envie de revoir encore et encore, pour mieux comprendre comment les choses s\u2019articulent entre elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est exactement ce que je fais quand j\u2019analyse Spielberg : je d\u00e9cortique les images, j\u2019essaie de comprendre comment elles s\u2019encha\u00eenent, quel sens elles peuvent cacher, quel \u00e9cho elles peuvent avoir. <em>Minority Report<\/em>, pour moi, c\u2019est un film qui parle justement de ce travail-l\u00e0. C\u2019est presque un film sur la cin\u00e9philie. C\u2019est revoir inlassablement, croiser les indices, interpr\u00e9ter les signes. \u00catre un peu arch\u00e9ologue du cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"428\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/news_illustre_1410271717_950.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1597\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/news_illustre_1410271717_950.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/news_illustre_1410271717_950-300x125.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/news_illustre_1410271717_950-768x321.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/news_illustre_1410271717_950-850x355.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Et ce que je trouve passionnant aussi, c\u2019est que <em>Minority Report<\/em> est un film qui cite Brian De Palma, tout en citant Hitchcock derri\u00e8re. Il va jusqu\u2019\u00e0 choisir une actrice qui joue chez De Palma, qui elle-m\u00eame renvoie \u00e0 Dario Argento, qui lui-m\u00eame dialogue avec Hitchcock. Il y a un jeu de r\u00e9f\u00e9rences, un jeu de couches, un jeu de mise en abyme. C\u2019est un film fascinant, et je le revois toujours avec le m\u00eame plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s, il y a un film qui, \u00e0 chaque fois que je le revois, monte, monte, monte dans mon esprit \u2014 et je pense qu\u2019\u00e0 terme, ce sera peut-\u00eatre mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u2014 c\u2019est <em>A.I. Intelligence artificielle<\/em>. C\u2019est un film d\u2019une profondeur incroyable, \u00e0 la fois intellectuelle, philosophique, sensorielle, d\u2019un nihilisme absolument bouleversant. Et il y a aussi tout ce que le film porte avec lui : vingt-cinq ans de gestation, vingt-cinq ans de r\u00e9flexion entre deux des plus grands cin\u00e9astes de l\u2019histoire, Spielberg et Kubrick. C\u2019est un film d\u2019une densit\u00e9 vertigineuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et enfin, il y a celui qui compte le plus pour moi : <em>La Liste de Schindler<\/em>. Ce n\u2019est pas le premier Spielberg que j\u2019ai vu, loin de l\u00e0. Mais c\u2019est le premier o\u00f9 j\u2019ai compris qu\u2019il y avait une vision derri\u00e8re, une port\u00e9e, une volont\u00e9 de transmettre quelque chose. C\u2019est un film que mon p\u00e8re m\u2019a montr\u00e9 quand j\u2019avais 8 ou 9 ans. Le visionnage a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s dur. Et \u00e0 la fin, il m\u2019a dit : <em>\u00ab&nbsp;Ce que tu viens de voir, c\u2019est l\u2019histoire de notre famille.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 dans un camp \u00e0 Buchenwald, un camp de concentration, pas un camp d\u2019extermination. Comme Plasz\u00f3w, dans le film. Il a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019enfuir, pendant la d\u00e9b\u00e2cle allemande, avec d\u2019autres prisonniers. Ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par des soldats russes en Tch\u00e9coslovaquie, dans une barque. Mais il a tout fait pour revenir \u00e0 l\u2019Ouest. Il ne voulait pas que les autres aillent vers les Russes. Il \u00e9tait originaire de Pologne, et il y avait chez lui une antipathie tr\u00e8s forte envers les Russes, h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019histoire des nombreuses invasions. Il a donc fait en sorte qu\u2019ils rejoignent les Am\u00e9ricains.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Schindlers-copie.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1598\" srcset=\"https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Schindlers-copie.jpg 1024w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Schindlers-copie-300x169.jpg 300w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Schindlers-copie-768x432.jpg 768w, https:\/\/lightofmylife.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Schindlers-copie-850x478.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Et \u00e7a, je ne l\u2019ai appris que gr\u00e2ce \u00e0 <em>La Liste de Schindler<\/em>. C\u2019est ce film qui a permis \u00e0 mon p\u00e8re de m\u2019en parler, parce que jusqu\u2019alors, je n\u2019avais pas les r\u00e9f\u00e9rences pour comprendre. L\u00e0, tout s\u2019est mis en place. J\u2019ai pu comprendre ma famille \u00e0 travers un film. Et je pense que c\u2019est quelque chose que j\u2019ai en commun avec Spielberg. Son p\u00e8re, \u00e0 lui, \u00e9tait ing\u00e9nieur. Il travaillait sur les B-52 pendant la Seconde Guerre mondiale, en Asie du Sud-Est. Et Spielberg ne connaissait presque rien de cette histoire. Son p\u00e8re ne lui en parlait pas. Il a d\u00e9couvert cette part de son histoire par la fiction, par les films. Notamment avec <em>Le Pont de la rivi\u00e8re Kwa\u00ef<\/em>, de David Lean. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il a voulu tourner <em>Indiana Jones et le Temple maudit<\/em> au Sri Lanka, l\u00e0 o\u00f9 le r\u00e9alisateur avait tourn\u00e9 ce film. Il avait l\u2019impression de revenir sur les traces de son propre p\u00e8re. Pas en allant en Birmanie, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement, mais en passant par le lieu de cin\u00e9ma, par le territoire symbolique. Chez Spielberg, c\u2019est \u00e0 travers la fiction qu\u2019on se d\u00e9finit, qu\u2019on dialogue avec sa propre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Cheval de guerre<\/em>, il y a une sc\u00e8ne tr\u00e8s forte, presque autobiographique. Le jeune h\u00e9ros d\u00e9couvre dans une grange les m\u00e9dailles militaires de son p\u00e8re. Il tente d\u2019en parler avec lui, mais son p\u00e8re refuse. Et ce n\u2019est qu\u2019en revivant la guerre lui-m\u00eame, en traversant l\u2019exp\u00e9rience, qu\u2019il comprend enfin qui est son p\u00e8re. La m\u00e9daille, comme le cheval, traverse les \u00e9poques, les peuples, les souffrances. Elle est le lien.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est exactement ce que raconte <em>La Derni\u00e8re Croisade<\/em>. Indiana Jones ne comprend son p\u00e8re qu\u2019en marchant dans ses traces. Ce n\u2019est pas un dialogue. Ce n\u2019est pas dans les mots. Son p\u00e8re lui parle en latin, lui demande de compter en grec\u2026 Il le met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, ne lui dit rien. Et c\u2019est en reprenant son carnet, en refaisant point par point son parcours, qu\u2019il peut enfin se connecter \u00e0 lui. C\u2019est \u00e7a, je trouve, qui est fascinant chez Spielberg. Ce rapport \u00e0 la fiction, ce travail autobiographique, cette mani\u00e8re de dialoguer avec soi-m\u00eame et avec les autres \u00e0 travers ses films.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que tu as eu envie \u00e0 un moment de le rencontrer Spielberg ou au moins de lui poser quelques questions ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, \u00e9videmment. Bien s\u00fbr que j\u2019en ai eu envie. Mais c\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9. Le moment o\u00f9 je me suis retrouv\u00e9 le plus proche de lui, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019avant-premi\u00e8re de <em>The Fabelmans<\/em>, au Festival de Toronto en 2022. J\u2019\u00e9tais \u00e0 deux m\u00e8tres de Spielberg et de toute l\u2019\u00e9quipe du film. Ils ont beaucoup parl\u00e9 sur sc\u00e8ne, c\u2019\u00e9tait un moment assez fort, mais voil\u00e0, c\u2019est le plus pr\u00e8s que j\u2019aie jamais \u00e9t\u00e9. Apr\u00e8s, en tant qu\u2019auteur fran\u00e7ais, c\u2019est difficile. Spielberg ne donne pas beaucoup d\u2019interviews \u2014 et encore moins \u00e0 des journalistes ou auteurs non anglo-saxons. \u00c0 part Laurent Bouzereau, qui est vraiment son interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9 depuis des ann\u00e9es, il a tr\u00e8s peu de contacts directs. C\u2019est un peu comme Kubrick d\u2019ailleurs : tr\u00e8s peu de gens avaient acc\u00e8s \u00e0 lui, \u00e0 part quelques grandes figures. Sinon, ce sont uniquement des interviews donn\u00e9es \u00e0 de tr\u00e8s gros m\u00e9dias, tr\u00e8s balis\u00e9es. Il y avait par exemple Arnaud Bordas qui avait r\u00e9ussi \u00e0 l\u2019interviewer pour <em>Le Figaro<\/em>, mais c\u2019est extr\u00eamement rare. Et m\u00eame l\u00e0, ce sont des formats tr\u00e8s cadr\u00e9s, avec peu de marge pour l\u2019\u00e9change ou la discussion plus profonde. Et puis, il y a un autre frein aussi : le fait que mon livre soit en fran\u00e7ais. Je ne peux pas lui remettre un exemplaire en lui disant : \u00ab Voil\u00e0, j\u2019ai \u00e9crit \u00e7a sur vous, qu\u2019est-ce que vous en pensez ? \u00bb Il ne comprendra pas un mot. Donc c\u2019est frustrant, \u00e9videmment, mais en m\u00eame temps, je le comprends. Spielberg est une figure tellement mythique, et il s\u2019expose peu, il prot\u00e8ge \u00e9norm\u00e9ment ce qu\u2019il est.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels sont tes projets&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors\u2026 Je t\u2019avoue que ce livre m\u2019a pris trois ans. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s intense. Donc l\u00e0, je vais faire une petite pause, clairement. Mais \u00e0 terme, oui, j\u2019aimerais bien reprendre un vieux r\u00eave. Quand j\u2019\u00e9tais jeune cin\u00e9phile, il y avait un livre de chevet qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9, c\u2019\u00e9tait <em><a href=\"https:\/\/www.livres-cinema.info\/livre\/11086\/cinema-americain-des-annees-70\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Le Cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es 70<\/a><\/em> de Jean-Baptiste Thoret. Et j\u2019aimerais bien, en quelque sorte, prolonger ce geste-l\u00e0, en faisant une s\u00e9rie d\u2019essais sur le cin\u00e9ma des ann\u00e9es 80, des ann\u00e9es 90, des ann\u00e9es 2000\u2026 Parce que ces trois d\u00e9cennies ont chacune une vraie sp\u00e9cificit\u00e9, une mani\u00e8re bien \u00e0 elles de regarder le monde, \u00e0 travers le prisme du cin\u00e9ma am\u00e9ricain. Les ann\u00e9es 1990, par exemple, c\u2019est vraiment la d\u00e9cennie de la fin du monde : <em>Terminator 2<\/em>, <em>Matrix<\/em>, <em>Dark City<\/em>, <em>Independence Day<\/em>, <em>Deep Impact<\/em>, <em>Armageddon<\/em>, <em>Volcano<\/em>\u2026 On est en plein dans les peurs li\u00e9es \u00e0 l\u2019an 2000, \u00e0 la bombe, \u00e0 la fin d\u2019un cycle, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Internet\u2026 C\u2019est un cin\u00e9ma de l\u2019apocalypse imminente.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis les ann\u00e9es 2000, c\u2019est l\u2019apr\u00e8s-11-Septembre. On se rend compte que la fin du monde n\u2019est pas arriv\u00e9e comme pr\u00e9vu, mais que le monde a chang\u00e9 radicalement. Il y a un repli, une inqui\u00e9tude globale. Les th\u00e9matiques de la surveillance, de l\u2019invasion, du Patriot Act prennent le dessus. C\u2019est <em>Minority Report<\/em>, <em>The Dark Knight<\/em>, tous ces films qui interrogent notre rapport \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 la libert\u00e9, \u00e0 la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc voil\u00e0, ce serait un projet d\u2019analyse crois\u00e9e, presque transversale, o\u00f9 je pourrais mettre en lien plein de films, d\u2019esth\u00e9tiques, d\u2019obsessions g\u00e9n\u00e9rationnelles\u2026 Mais pas tout de suite ! Pour l\u2019instant, je veux surtout me concentrer sur ma cha\u00eene YouTube.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et justement, sur ta cha\u00eene Le Cin\u00e9matoGrapheur, quels sont les prochains sujets ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, dans quelques semaines, on va sortir deux gros \u00e9pisodes sur <em>Fight Club<\/em>, en collaboration avec le cin\u00e9-club de Monsieur Bobine. Un \u00e9pisode sur chaque cha\u00eene. Ce sera vraiment un gros projet, chaque vid\u00e9o fera une heure, donc ce sera assez costaud. Et puis, pour cet \u00e9t\u00e9, je travaille sur deux autres \u00e9pisodes : un sur <em>Eternal Sunshine of the Spotless Mind<\/em> et un sur <em>Terminator 2<\/em>. C\u2019est les deux prochains sujets \u00e0 venir. Et surtout, ce qui me tient \u00e0 c\u0153ur, c\u2019est de lancer une version anglophone de la cha\u00eene, avec l\u2019id\u00e9e de faire intervenir les cin\u00e9astes ou les membres des \u00e9quipes des films \u00e0 la fin de chaque \u00e9pisode. Leur donner la parole pour r\u00e9agir \u00e0 l\u2019analyse. Ce serait une mani\u00e8re d\u2019ouvrir le dialogue, de faire un pont entre les films et ceux qui les font.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En anglais donc ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, exactement. \u00c7a me semble essentiel pour \u00e9largir un peu l\u2019audience, mais aussi pour pouvoir \u00e9changer avec les personnes qui ont fait les films, et leur poser directement des questions sur leur travail.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels seraient tes derniers mots en forme de conclusion&nbsp;? Spielberg peut-il encore nous surprendre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Spielberg m&rsquo;a toujours surpris, il a toujours tap\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 je ne l&rsquo;attendais pas. Que ce soit en faisant des films tr\u00e8s ancr\u00e9s dans l&rsquo;actualit\u00e9 tout en semblant parler d&rsquo;autre chose, ou avec des films beaucoup plus r\u00e9flexifs et intimistes comme <em>The Fabelmans.<\/em> J&rsquo;attends beaucoup de son prochain film, <em>Disclosure\/The Dish,<\/em> surtout qu&rsquo;il s&rsquo;agit de son grand retour aux extraterrestres depuis <em>La Guerre des mondes <\/em>il y a vingt ans ! Et vu le titre, je pense qu&rsquo;il va y avoir une r\u00e9flexion sur notre rapport \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, qu&rsquo;il n&rsquo;a encore jamais explor\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un grand merci \u00e0 Victor Norek. \u00c0 travers cet \u00e9change, on comprend \u00e0 quel point Spielberg peut \u00eatre un guide, un miroir, une boussole pour toute une g\u00e9n\u00e9ration de cin\u00e9philes \u2014 et \u00e0 quel point son cin\u00e9ma, derri\u00e8re son apparente lisibilit\u00e9, dissimule une richesse th\u00e9matique, visuelle, intime, que seule une approche patiente et passionn\u00e9e permet de r\u00e9v\u00e9ler. Que ce soit dans ses vid\u00e9os ou dans son livre, Victor Norek explore avec finesse cette \u0153uvre prot\u00e9iforme, en assumant \u00e0 la fois son regard analytique et sa sensibilit\u00e9 personnelle. Car c\u2019est bien cela qui traverse toute notre conversation : la conviction qu\u2019un film n\u2019est jamais juste une histoire, mais un dialogue avec soi-m\u00eame, avec les autres, avec le monde. Et si l\u2019on ressort de cette interview avec l\u2019envie de revoir <em>Minority Report<\/em>, <em>A.I.<\/em> ou <em>La Liste de Schindler<\/em>, c\u2019est que Spielberg a su rendre le cin\u00e9ma vivant, mouvant, essentiel.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cin\u00e9phile passionn\u00e9, analyste rigoureux et vulgarisateur dou\u00e9 (via sa cha\u00eene YouTube Le Cin\u00e9matoGrapheur), Victor Norek se consacre depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;exploration de l\u2019\u0153uvre de Steven Spielberg. \u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son deuxi\u00e8me tome d\u00e9di\u00e9 au cin\u00e9aste chez Third \u00c9ditions (L\u2019\u0153uvre de Steven Spielberg, l&rsquo;art du blockbuster), il revient avec nous sur la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1579,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[69,11,64],"class_list":["post-1570","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-personnalites","tag-cinema-2","tag-interview","tag-steven-spielberg"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1570","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1570"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1570\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1605,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1570\/revisions\/1605"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1579"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1570"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1570"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lightofmylife.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1570"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}